Aujourd’hui il faisait un temps épouvantable, c’était merveilleux ! Oui, ça a l’air bizarre, mais remettons-nous dans le contexte.
Début janvier, dans une station de ski des Pyrénées. Cette saison, j’ai un seul objectif : faire autant de snowboard que possible. J’ai appris à en faire (relativement) tard, vers vingt-cinq ans, et entre les tarifs des forfaits, le travail, les heures de route, j’ai rarement eu l’occasion de dévaler les pentes plus de trois jours d’affilée. Pendant des années, j’avais bien d’autres activités et ne suis pas remontée du tout sur la planche. Plus récemment, mes sessions annuelles de snowboard se comptaient sur les doigts d’une main, voire sur un seul doigt. Pourtant, je continue à adorer ça, chaque fois, et donc, cette année, cela devient ma priorité. Je repense aussi souvent à mon ancien collègue qui a dû arrêter, car ses genoux se sont mis en grève. Cela m’arrivera probablement un de ces jours, alors je veux en profiter avant.

Un studio juste en dessous de la station de ski, avec navette gratuite en face de l’immeuble, un forfait saisonnier en poche, ma vieille planche qui doit avoir 25 ans bien sonnés, et dès le jour de l’ouverture du domaine, je me suis élancée. Je veux dire, élancée lentement, avec pas mal de chutes et d’hésitations, de descentes catastrophiques du télésiège, au lieu des mouvements gracieux et aériens dont je rêverais, mais bon, quelque chose est toujours mieux que rien.
Les semaines ont passé, j’ai retrouvé un peu d’aisance, de vieux réflexes oubliés. J’ai aussi dû changer la presque totalité de mon équipement. Les semelles des boots décollées, la mousse du masque me rentrant dans les yeux, ça, c’est réglé. Restent les pantalons, l’un n’est plus étanche, l’autre est déchiré au genou (mais c’était si drôle de faire la course en luge avec mes nouveaux amis) et les gants avec protections intégrées dont l’armature essaie de devenir apparente. En fait, il n’y a que le casque et la planche qui ne me causent aucun souci. Surtout, je suis ravie d’avoir « amorti » le coût du forfait saison (soit 11 journées). J’aurai peu apprécié de me casser une jambe le premier jour. Bref, tout va bien, mon projet suit son cours.
Sauf que … je ne retrouve pas mon niveau. L’année dernière encore, je me trouvais un niveau de snowboard tout à fait satisfaisant, et cette année, rien à faire, je rame. Pas de vitesse, peu de sauts, je suis loin de mes souvenirs, dans lesquels je hurlais de joie en dévalant les pentes. Il faut dire que dans la poudreuse, faire du snowboard c’est comme de glisser d’un nuage sur l’autre, c’est fluide, amusant et quasiment sans risque. Et la neige, jusqu’ici, fait ce qu’elle peut, mais ce n’est pas de la poudreuse, loin de là. Il y a même eu un jour où les pistes étaient si verglacées que je suis rentrée après une seule descente, un peu dégoûtée. Bien sûr, certains jours je m’amuse vraiment, comme la fois où j’ai découvert un mini slalom ludique, avec virages en épingle et portiques, personnages de mousse avec lesquels valser etc. Je suis tombée au second essai, ayant pris pas mal de vitesse, mais c’était vraiment drôle. Bien sûr, je fais encore de petits saut, j’enchaîne les virages, je me régale dans les bosses. Mais tout de même, je commençais à me poser des questions, à me demander ce qui clochait, pourquoi je ne retrouvais pas mon niveau « habituel ». Ceci dit, chaque journée apportait son lot de récompenses, sous la forme de ciel bleu, de vues magnifiques, de traces d’animaux dans la neige immaculée, donc tant pis, je me suis résignée à ne pas trouver ce que j’espérais, mais à en profiter tout de même.

Et puis aujourd’hui le temps a tourné, le brouillard a envahi les vallées et caché les montagnes. Au village et en bas de la station, la pluie n’a pas cessé de la journée. Les températures ont commencé à baisser, et le vent s’est mis de la partie. Le snow sous le bras, j’ai gagné les remontées mécaniques de Tournaboup en fin de matinée. Rien ne pourrait être pire que cette journée verglacée avant les fêtes. Advienne que pourra, je sors quand même.
Première descente, la neige est un peu lourde, mais les plaques de glace ont disparu, et finalement ça va plutôt bien. La neige mouillée ne me permet pas une trajectoire très précise, mais on peut faire avec. La foule des vacances s’est un peu résorbée, et la proportion de snowboarders a bien augmenté. C’est bon signe.
Dès la deuxième descente, je commence à accélérer et à apprécier les sensations. Pour la troisième, je change de secteur, puis de versant. Arrivée à La Mongie, plus en altitude, la pluie s’est transformée en neige et les flocons viennent me fouetter le visage exposé au vent. Le brouillard s’est accentué. J’enchaîne les virages et prends de plus en plus de vitesse. Certaines pistes, qui me donnaient du fil à retordre ces dernières semaines, deviennent des parcours divertissants et faciles. Encore des bosses, je ris toute seule dans le vent. Mon pantalon est trempé, car les sièges des remontées sont exposés aux intempéries, et je m’assieds dans la neige pour serrer les fixations avant chaque descente. Mes doigts se refroidissent dans les gants humides. Aucune importance. Je ne veux plus m’arrêter. Une descente après l’autre, remplies de cette joie sauvage qui vient de la vitesse, du mouvement libre de la planche qui glisse sur la neige.

La visibilité diminue tellement que je ne vois plus vraiment le relief, entre les gouttes sur le masque et le brouillard à couper au couteau. Mais je suis en territoire connu, cela fait des semaines que j’explore ces pistes, et on distingue encore les tiges oranges en bord de piste. J’utilise de moins en moins ma vue, et laisse mes jambes compenser les variations du terrain. Sensation d’être montée sur des ressorts. Je vais de plus en plus vite, fais peu d’erreurs, arrive à les rectifier sans chute. Les pistes se sont vidées, il n’y a presque plus personne. La neige est agréable. Pour la première fois depuis le début de la saison, je retrouve les sensations de glisse que j’aime tellement, je retrouve mon (si modeste) niveau, ce qui me permet d’en profiter de nouveau pleinement.
Le brouillard empire, un monde de coton. Je n’y vois presque plus rien, et après une longue descente grisante, je fais une petite halte pour soulever mon masque, on ne sait jamais, si c’est de la buée et non du brouillard ? Mais non, c’est vraiment du brouillard. Je repars, jette un coup d’oeil en arrière – malencontreux, très malencontreux, car j’ai dû imprimer à mon corps un mouvement qui a placé la planche en travers de la pente, et je vole. Pas longtemps, et le contact avec le sol est brutal, mais je n’ai pas de mal, donc je remercie silencieusement les protections d’avoir amorti le choc. Toutefois, du sang emplit ma bouche : je me suis mordu la joue en tombant. Le corps humain est merveilleux, car la cicatrisation commence tout de suite, et seulement quelques heures plus tard, il n’y parait déjà plus. Par prudence cependant, j’ai arrêté là cette merveilleuse journée. Demain, une autre journée formidable s’annonce, avec d’affreuses conditions météo : le rêve !
Je dois me rendre à l’évidence, je donne le meilleur de moi-même, en snowboard, dans les pires conditions. Mais quand le soleil brille et que les pistes sont bien damées, je ne vaux plus grand chose. D’ailleurs, ça me rappelle un autre souvenir … une sortie en kayak de mer, où je suis restée à la traine du groupe jusqu’à ce que le gros temps se lève, et alors je me suis retrouvée en tête, en un tournemain, à jouer dans les rouleaux. Mais c’est une autre histoire.
La neige tombe maintenant sans relâche derrière la fenêtre. C’est le moment de tout faire sécher et de se préparer pour demain. Dire que j’ai hâte serait un euphémisme : je brûle d’impatience de retrouver les pistes et de tâter la neige fraîche annoncée et tant attendue.

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