La chaleur est écrasante, même à l’ombre des chênes. Autour d’une longue table de fortune, les conversations vont bon train. C’est l’heure de la pause déjeuner, bien méritée après une longue matinée d’excavation. Nous avons soif et faim, besoin de laisser reposer les dos et les muscles. C’est le moment de profiter de la compagnie, de faire plus ample connaissance avec ceux qui nous ont rejoint juste pour la journée, de renouer avec d’autres, de poser des questions à l’archéologue supervisant cette campagne, d’écouter les vieux souvenirs et d’entendre les histoires locales. Ce n’est pas ma première fouille archéologique en Aragon, mais c’est probablement la plus importante.

Le site est tout près de Huesca, au milieu des champs de blé, sur une dalle rocheuse à demi cachée par les bosquets de chênes verts et de broussailles. Des ruisseaux temporaires se forment en saison des pluies, puis disparaissent à l’été. Une longue piste poussiéreuse mène aux deux villages voisins. Non loin des contreforts pré-pyrénéens, quasiment sur l’antique axe de communication qui relie la Méditerranée à l’Atlantique en ce nord de l’Espagne, se trouve ce bel ensemble de vestiges archéologiques. Ce qui reste ne sort pas de terre, mais été creusé dans la roche. Des trous, certains carrés ou rectangulaires, d’autres ronds, des rigoles. Par dessus on trouve des tuiles, parfois encore intactes, portant les traces d’un incendie. Les arbres et arbustes ont envahi le site depuis que les troupeaux ne viennent plus paître.
Les Petrasiales : un site de production de vin de l’époque romaine
C’est la seconde phase de fouilles archéologiques des « Petrasiales ». La première campagne avait mis à jour deux énormes pierres rondes, des contrepoids taillées directement sur place, ainsi qu’un double bassin. Cette nouvelle campagne a pour objectif de préciser la fonction du site ainsi que de le dater si le matériel mis à jour nous le permet. Pour cela, Eugenio Monesma coordonne l’équipe des bénévoles, et nous travaillons sous la direction bienveillante de l’archéologue Hector Arcusa. La fouille dégage des espaces nouveaux qui semblent prometteurs, ainsi que des espaces identifiés mais où le remblai avait été laissé intact.
Très vite, les découvertes se bousculent. Un ancien foyer sur un sol de pierre, des tuiles, de minuscules morceaux de verre antique, incroyablement fin et iridescent, quelques monnaies, un bracelet, un jeton de jeu de plateau, un bouton de vêtement émaillé de couleurs. J’ai la chance de mettre à jour une pointe de flèche puis, quelques jours plus tard, une fibule en forme d’épée. Faire une découverte, si minuscule soit-elle, c’est comme retourner dans le monde imaginaire de l’enfance : je peine à croire que ce que j’ai lu dans des livres d’aventure, vu dans des films, cela puisse m’arriver. En vrai. Si je n’avais pas déjà mal un peu partout à force de gratter, creuser, porter des seaux, je me pincerais pour y croire.

Pour alors, et sans attendre les résultats d’expertise des objets par des spécialistes, il est déjà avéré que nous sommes sur un site romain de production vinicole. De grande taille, dédié à une production de vin en grande quantité, certainement le plus grand site d’Aragon, probablement l’un des plus importants d’Espagne. Question datation, les indices pointent vers le 1er siècle de notre ère. Il est possible que des occupations antérieures du site aient existé.
Des découvertes qui font rêver
L’esprit s’emballe un peu, même quand le corps est fourbu. Comment ne pas chercher à imaginer la personne qui portait ce bracelet, le soldat dont la fibule fermait les vêtements, le gardien du site qui cherchait à tromper l’ennui en jouant ? Je visualise moins facilement l’aspect technique de la production du vin, mais certains bénévoles recréent des maquettes du sites, d’autres les aident à affiner les mécanismes des contrepoids de la presse des raisins. Les journalistes viennent effectuer des reportages, des parents amènent leurs enfants participer au chantier. Malgré la chaleur intense, le site grouille de vie toute la journée. Afin de réaliser des prises de vue par drone, nous faisons une pause après avoir ôté les outils.
Parfois une vague de chaleur trop forte interrompt la fouille. Une autre fois, ce sera une série d’orage qui vient presque inonder le site. Peu importe, nous patienterons le temps qu’il faudra, effectuerons des recherches aux archives, rechercherons des appuis ou financements, puis nous reviendrons. Dès l’automne, les fouilles vont recommencer, et une journée portes ouvertes se tiendra le 2 novembre 2026 sur le site. Avis aux curieuses et curieux : vous serez les bienvenus !

D’ici là, le rêve continue. Un rêve de voies pavées traversant l’Europe, de festins accompagnés de vin, de bijoux de fer ou d’émail, de fines coupes de verre aux couleurs d’arc-en-ciel. Le passé n’est jamais bien loin, sous le vaste ciel bleu d’Espagne.
© Gwen Caillet 2026 – Tous droits réservés.

Très intéressant en effet! Tu es bien chanceuse de pouvoir vivre cela.